Pourquoi parler de dépistage en EHPAD ?

Le département de la Seine-Saint-Denis compte environ 7 000 résident·e·s en EHPAD (Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes), selon les chiffres de l’ARS Île-de-France (2023). À l’échelle nationale, 600 000 personnes vivent en EHPAD (INSEE). Ces structures accueillent un public particulièrement vulnérable face au cancer : plus d’un nouveau cancer sur deux est diagnostiqué après 75 ans, et environ 30 % des résident·e·s en EHPAD sont touché·e·s par une maladie chronique évolutive, augmentant les risques (INCa, 2022).

Si la prévention reste essentielle à tous les âges, la question du dépistage ciblé en EHPAD soulève plusieurs enjeux : quelle pertinence ? Quels moyens sont mis en œuvre localement, et quels résultats en Seine-Saint-Denis ?

Le dépistage en EHPAD : cadre national et adaptation locale

Le Programme national de dépistage organisé des cancers couvre trois localisations principales : sein, colorectal et col utérin, via la coordination des Centres Régionaux de Coordination des Dépistages des Cancers (CRCDC). La Seine-Saint-Denis dépend du CRCDC Île-de-France.

  • Le dépistage du cancer du sein : recommandé entre 50 et 74 ans, il repose sur la mammographie tous les deux ans.
  • Le dépistage du cancer colorectal : tous les deux ans également, chez les personnes de 50 à 74 ans, avec le test immunologique à réaliser chez soi.
  • Le dépistage du cancer du col de l’utérus : entre 25 et 65 ans, par frottis.

En théorie, les résident·e·s d’EHPAD répondant aux critères d’âge peuvent bénéficier de ces dispositifs. Mais en pratique, le taux de réalisation reste inférieur à la moyenne générale : selon Santé Publique France (2023), moins de 30 % des femmes en EHPAD ont eu une mammographie de dépistage dans les deux dernières années, contre 50 % des femmes du même âge hors EHPAD.

En Seine-Saint-Denis, une étude du CRCDC IDF de 2022 montre que le taux de retour des tests de dépistage du cancer colorectal en EHPAD se situe autour de 17 %, contre un taux régional de 32 %. Ce chiffre interroge sur les freins spécifiques en établissement.

Existe-t-il des campagnes dédiées en Seine-Saint-Denis ?

Il n’existe pas (à ce jour) de campagne de dépistage massivement et exclusivement dédiée aux EHPAD du département, comparable à une opération systématique nationale. Cependant, plusieurs actions ciblent spécifiquement ces établissements, souvent en lien avec les équipes mobiles de gériatrie, les dispositifs de Santé Publique France, le CRCDC Île-de-France et les Agences Régionales de Santé.

Campagnes ponctuelles et actions de proximité

  • Interventions d’équipes mobiles : En Seine-Saint-Denis, des équipes mobiles de prévention interviennent sur demande dans les EHPAD, à l’occasion d’Octobre Rose (cancer du sein) ou Mars Bleu (cancer colorectal). Leur objectif : sensibiliser les résident·e·s et le personnel, distribuer les kits de dépistage et former les soignants pour accompagner la démarche.
  • Partenariats avec les structures locales : Plusieurs EHPAD travaillent en lien avec les réseaux de soins palliatifs, les centres de dépistage, les laboratoires d’analyses et les associations locales pour organiser le transport des résident·e·s en vue d’un examen spécifique (mammographie, coloscopie).
  • Formation du personnel : La sensibilisation du personnel des EHPAD occupe une place centrale. En 2022-2023, une dizaine d’ateliers “Relais Dépistage” ont été organisés dans le département, impliquant plus de 100 professionnel·le·s. Ces ateliers visent à mieux identifier les résidents éligibles et à informer sur les gestes et dispositifs disponibles.

Des défis majeurs pour le dépistage en établissement

Freins organisationnels et médicaux

  • Mobilité et fragilité : Beaucoup de résident·e·s présentent des troubles cognitifs, une perte d’autonomie ou des comorbidités lourdes, limitant l’indication du dépistage ou la possibilité pratique de réaliser les examens.
  • Décision partagée : La question de l’utilité du dépistage pour chaque résident est débattue. Selon la HAS, le dépistage en EHPAD doit faire l’objet d’une évaluation individuelle. Le bénéfice est souvent limité chez les personnes ayant une espérance de vie réduite ou des pathologies avancées.
  • Consentement et information : La compréhension des enjeux par les personnes âgées et leurs aidants n’est pas toujours aisée. Travailler avec les familles est primordial.

Les chiffres en Seine-Saint-Denis

  • En 2021, le département affichait un taux de participation au dépistage du cancer colorectal inférieur à 32 %, contre 35,6 % au niveau national (INCa).
  • Après l’âge de 75 ans, la participation chute fortement (<20 % en EHPAD) malgré l’incidence du cancer qui augmente avec l’âge.

Dépistages fréquents et oubliés en EHPAD : focus

Les pratiques varient d’un établissement à l’autre. Si le dépistage du cancer colorectal à l’aide du test immunologique (prélèvement de selles) est souvent proposé, le dépistage du sein est plus difficilement mis en œuvre en établissement, faute de mobilité (nécessité de se rendre dans un centre d’imagerie).

  • Cancer colorectal : le kit remis au sein de l’EHPAD peut être réalisé sur place, avec l’aide des soignants et de l’infirmier coordinateur. Cependant, l’étape suivante (coloscopie si test positif) pose problème (organisation du transport, fragilité du résident).
  • Cancer du sein : la mammographie mobile n’est pas courante en Seine-Saint-Denis. Quelques initiatives ponctuelles ont été menées, mais leur couverture reste très faible.
  • Cancer du col de l’utérus : très rarement réalisé en EHPAD, faute d’indication chez des patientes souvent âgées de plus de 65 ans ou présentant des comorbidités empêchant un examen gynécologique.

Le rapport IGAS-IGeSP 2019 souligne qu’au-delà de la question du dépistage du cancer, d’autres pathologies chroniques ou infectieuses gagneraient à être systématiquement recherchées en EHPAD, ce qui est déjà le cas pour la dénutrition ou la dépression.

Bonnes pratiques et ressources à connaître

Pour améliorer le repérage et l’accompagnement

  • Informer en amont : des supports d’information spécifiques (“Pour bien comprendre le dépistage en EHPAD”, CRCDC IdF) existent à destination des familles et des équipes soignantes.
  • Accompagner les décisions : chaque décision de dépistage doit s’appuyer sur un dialogue entre le médecin coordonnateur de l’EHPAD, le médecin traitant, le résident s’il le peut et/ou la famille, afin d’évaluer le bénéfice réel.
  • Coordonner avec le réseau local : la mobilisation d’équipes mobiles de gériatrie, des dispositifs d’appui à la coordination (DAC 93) et des associations de patients (Ligue contre le cancer Seine-Saint-Denis) sont un atout précieux.

Les ressources utiles en Seine-Saint-Denis

  • CRCDC Île-de-France : guides pratiques, supports de sensibilisation, coordonnées des référents locaux.
  • Santé Publique France : tableaux de bord du dépistage par département (Santé Publique France).
  • Ligue contre le cancer – Comité 93 : actions de sensibilisation et d’accompagnement psy-social.
  • HAS : recommandations sur le dépistage en situation de polypathologie et de grand âge.

Vers une évolution des pratiques ?

L’expérience des EHPAD en Seine-Saint-Denis démontre l’existence d’initiatives ponctuelles, mais aussi la nécessité d’une réflexion plus globale. Avec une population vieillissante – plus de 110 000 personnes auront plus de 75 ans dans le département d’ici 2030 (INSEE) – les besoins de prévention évoluent. Il existe un enjeu fort autour de l’accès équitable au dépistage, sans imposer un schéma systématique et en privilégiant le bon sens clinique, le consentement éclairé, l’accompagnement des familles et la coordination territoriale. Des pistes sont à l’étude : recours à des unités mobiles d’imagerie, formation renforcée des soignants, adaptation des recommandations selon le profil des résidents. Le recours au dossier médical partagé (DMP) pourrait aider au suivi. L’enjeu est de taille : mieux repérer les cancers à un stade précoce, tout en évitant le dépistage inadapté qui exposerait à des examens lourds pour une population souvent fragile. Agir, en EHPAD, c’est surtout donner à chacun la chance de bénéficier d’une information appropriée et d’une orientation éclairée, selon son histoire et sa santé.

Sources consultées : INCa, ARS Île-de-France, Santé Publique France, INSEE, HAS, CRCDC IDF, Rapport IGAS-IGeSP 2019, Ligue contre le cancer 93

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