Pourquoi s’intéresser au dépistage du cancer chez les résidents d’EHPAD ?

Le vieillissement de la population s’accompagne d’un enjeu majeur : maintenir un accès équitable à la prévention et aux soins, y compris pour les personnes âgées en institution. En France, 600 000 personnes résident en EHPAD (Etablissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes). En Seine-Saint-Denis, ce sont plus de 4 800 places réparties dans une soixantaine d’établissements (source : data.gouv.fr - EHPAD France).

Les cancers chez la personne âgée représentent un défi spécifique : diagnostic parfois tardif, symptômes atypiques, comorbidités, fragilité accrue, enjeux éthiques propres à chaque situation. Or, le dépistage organisé des cancers, qui a prouvé son efficacité pour réduire la mortalité (notamment pour le cancer du sein, colorectal et du col de l’utérus), s’adresse à toutes les personnes du public cible, quel que soit leur lieu de vie. Cela inclut théoriquement les résidents d’EHPAD.

Dépistage mobile : de quoi parle-t-on ?

Le dépistage mobile désigne des dispositifs qui se déplacent directement sur les lieux de vie pour proposer certains examens de prévention (mammographie, tests de recherche de sang dans les selles, frottis, etc.). Ces unités mobiles existent déjà pour d’autres publics (camion de mammographie sur les marchés, interventions dans les quartiers prioritaires, etc.), parfois même en partenariat avec les caisses d’assurance maladie et les structures régionales (source : Ameli).

L’objectif de cette approche mobile est simple : réduire les inégalités d’accès. Nombre de résidents d’EHPAD ont des difficultés de mobilité, des troubles cognitifs, ou n’ont plus de proches pour les accompagner à des rendez-vous médicaux extérieurs. Apporter le dépistage sur place, c’est donc répondre à un réel besoin.

Les cancers concernés par le dépistage organisé

  • Cancer colorectal : test de recherche de sang occulte dans les selles (chez les 50-74 ans)
  • Cancer du sein : mammographie tous les 2 ans (chez les femmes de 50 à 74 ans)
  • Cancer du col de l’utérus : frottis cervico-utérin (chez les femmes de 25 à 65 ans)

Ces programmes sont nationaux et financés par l’Assurance Maladie. Mais dans les faits, leur mise en œuvre en EHPAD soulève de nombreuses questions.

La réalité en Seine-Saint-Denis : où en est-on ?

En Seine-Saint-Denis, territoire urbain dense et jeune, les EHPAD accueillent majoritairement une population issue de milieux populaires, souvent avec des parcours de santé complexes. Les taux de participation au dépistage organisé y sont inférieurs à la moyenne nationale :

  • 55,1 % pour le dépistage du cancer du sein (vs près de 62 % au national en 2021, source : INCa)
  • 27 % pour le cancer colorectal (vs près de 33,6 % au national, source : INCa 2022)

Concernant les EHPAD, il n’existe pas de programme national structuré spécifiquement pour le dépistage mobile en institution. Certaines initiatives locales, cependant, sont expérimentées par des structures telles que l’AD-PHARE (Association Dépistage Prévention Hygiène et Animation en Résidence, Seine-Saint-Denis et Paris).

Les initiatives existantes : des exemples en Seine-Saint-Denis et ailleurs

Quelques opérations ponctuelles ont été menées ces dernières années, notamment :

  • Unités mobiles de mammographie : Plusieurs départements ont expérimenté l’envoi de camions équipés sur les parkings d’EHPAD pour proposer des mammographies aux résidentes éligibles. Toutefois, en Seine-Saint-Denis, ces interventions restent rares, faute de financement récurrent et d’organisation solide avec les centres de radiologie partenaires.
  • Campagnes de dépistage colorectal : Des interventions « d’aller-vers » ont été organisées : remise de kits de dépistage par les infirmiers coordonnateurs ou les médecins traitants en EHPAD, avec parfois la venue de professionnels extérieurs (IDE, IDE de santé publique, etc.).
  • Prévention et sensibilisation : Des ateliers, pilotés par des associations locales ou le Centre régional de coordination des dépistages des cancers (CRCDC), ont eu lieu dans certains EHPAD du département, avec remise d’informations et parfois lancement d’opérations de dépistage.

Malgré leur intérêt, ces initiatives restent trop peu fréquentes. Les freins logistiques et humains jouent un rôle prépondérant.

Pourquoi ce dispositif n’est-il pas systématique ? Les freins rencontrés

Plusieurs facteurs expliquent l’absence de solution mobile généralisée en EHPAD, en particulier dans les départements urbains et populaires comme la Seine-Saint-Denis :

  1. La pertinence médicale : Le bénéfice attendu d’un dépistage doit être individualisé. Chez certaines personnes âgées très dépendantes, polypathologiques ou en situation de fin de vie, les professionnels peuvent juger, en lien avec le patient et la famille, que le dépistage présente plus de risques ou d’inconvénients que de bénéfices.
  2. L’organisation logistique : Amener du matériel de radiologie mobile, sécuriser un lieu, organiser la confidentialité et gérer les maintiens de l’ordre sanitaire en EHPAD nécessitent des moyens techniques et humains non négligeables.
  3. Le consentement : La question du consentement éclairé est essentielle, surtout chez des personnes souffrant de troubles cognitifs ou de maladies neurodégénératives. La décision ne peut être collective : elle doit être réfléchie au cas par cas.
  4. Les financements : Les EHPAD fonctionnent sur des marges budgétaires restreintes. Sans enveloppe dédiée et coordination avec l’ARS (Agence régionale de santé), il est difficile d’organiser ce type d’action à grande échelle.
  5. L’articulation ville-EHPAD : Les EHPAD dépendent souvent de médecins généralistes libéraux extérieurs, avec des temps de présence en établissement limités. Cela complique la mobilisation autour d’un projet de dépistage collectif.

Quels bénéfices espérés pour les résidents ?

Lorsque le dépistage mobile en EHPAD est mis en place pour les personnes qui en relèvent vraiment, il peut présenter plusieurs avantages :

  • Accessibilité : Réduire le nombre de résidents qui renoncent à se dépister par manque de moyens de transport ou de soutien familial.
  • Diminution des délais : Faciliter une prise en charge plus rapide en cas de résultat positif, notamment pour les cancers digestifs et mammaires.
  • Dynamique collective de prévention : Sensibiliser aussi le personnel, les familles, et favoriser un climat où parler de la santé reste possible et naturel.

Mais ces bénéfices doivent toujours être mis en regard de l’état de santé individuel, des priorités de soins et de la parole du résident.

Parole d’expert : Que disent les recommandations ?

Selon la Haute Autorité de Santé (HAS), il n’est pas recommandé de réaliser un dépistage systématique du cancer chez toutes les personnes âgées, notamment au-delà de 74 ans – l’âge de sortie des programmes nationaux – ou chez celles dont l’espérance de vie est limitée. En revanche, la HAS rappelle la nécessité de ne pas exclure a priori les résidents d’EHPAD du bénéfice des dépistages, lorsque cela a du sens médicalement et pour le résident.

Le Centre Régional de Coordination des Dépistages des Cancers Île-de-France (CRCDC-IDF) encourage également à l’adaptation des dispositifs, notamment par la formation des soignants en EHPAD à la remise et l’explication des tests de dépistage, et le développement de campagnes ciblées lorsque la logistique le permet.

Quelle place pour les familles et les aidants ?

La mobilisation autour du dépistage ne concerne pas que les soignants. Les familles jouent un rôle clé, lorsqu’elles sont présentes, pour exprimer la volonté du résident, l’aider à comprendre les enjeux, participer au consentement, accompagner dans la réalisation des tests ou la prise de rendez-vous.

Il ne faut surtout pas hésiter à dialoguer avec l’équipe soignante de l’EHPAD si une question sur le dépistage se pose, ou si un dispositif mobile est évoqué. Les familles peuvent être force de proposition pour que des actions soient menées en établissement.

Quels sont les relais et ressources utiles en Seine-Saint-Denis ?

  • Le CRCDC-IDF : propose de la documentation, des formations et peut être sollicité pour envisager une opération mobile. Voir leur site.
  • L’Agence régionale de santé Île-de-France : soutien à certains projets pilotes innovants, informations sur les expérimentations en cours. Voir ARS Île-de-France.
  • L’équipe médicale de l’EHPAD : référents santé de l’établissement, à solliciter pour connaître les pratiques et possibilités mises en place localement.
  • Associations de patients et d’aidants : La Ligue contre le cancer, France Alzheimer, France Assos Santé en Île-de-France peuvent accompagner dans la réflexion.

Pour une prévention accessible à tous : perspectives et défis

La volonté de déployer des dispositifs de dépistage mobile en EHPAD s’inscrit dans une démarche d’équité en santé. Si la généralisation n’est pas encore une réalité en Seine-Saint-Denis, la tendance est à l’expérimentation et à la recherche de solutions adaptées au plus près des besoins. Valoriser l’expertise locale, soutenir les professionnels sur le terrain, mieux coordonner le parcours médical du résident : voici quelques pistes pour demain.

La question du dépistage des cancers, au sein même des établissements pour personnes âgées dépendantes, continue d’interroger sur le plan de la médecine personnalisée et du respect de la dignité de chacun. S’informer, solliciter le dialogue et oser questionner les pratiques reste une étape essentielle pour tout acteur concerné – résident, aidant ou professionnel.

Pour toute question sur le dépistage en EHPAD en Seine-Saint-Denis, il est conseillé de prendre contact directement avec l’équipe médicale du lieu de vie ou de consulter les ressources des organismes mentionnés.

En savoir plus à ce sujet :