Pourquoi parler de dépistage individuel : un levier face aux inégalités de santé en Seine-Saint-Denis

La Seine-Saint-Denis fait face à des défis majeurs sur le front de la santé. Le département est l'un des plus touchés par les inégalités sociales et territoriales, impactant directement l’accès à la prévention et au dépistage des cancers (INSEE). Or, détecter un cancer tôt, c’est mettre toutes les chances de son côté pour un traitement plus efficace et moins lourd. Depuis de nombreuses années, les campagnes de dépistage organisé permettent de proposer à tous un accès équitable, mais, à côté de ce dispositif collectif, ce que l’on appelle le dépistage individuel a aussi une place essentielle. De quoi s’agit-il, pour qui est-il recommandé, quelles différences avec le dépistage organisé ?

Définition : qu’est-ce que le dépistage individuel des cancers ?

Le dépistage individuel consiste à rechercher un cancer ou une lésion précancéreuse chez une personne qui ne présente pas de symptômes, en dehors d’un programme national de dépistage organisé, sur décision du professionnel de santé, souvent médecin généraliste ou spécialiste, après discussion avec la personne concernée.

  • Il s’adresse à des personnes à risque particulier (familial, personnel ou environnemental)
  • Il repose sur l’appréciation personnalisée d’un risque individuel
  • Il peut faire appel à des examens plus spécifiques ou à un suivi plus rapproché
  • Il s’adapte selon l’évolution des connaissances et des antécédents du patient

Le dépistage individuel complète donc le dépistage organisé (ex. : mammographies de 50 à 74 ans, test colorectal de 50 à 74 ans). Il le prend le relais soit avant, soit au-delà des âges définis, soit chez les personnes identifiées comme plus à risque que la population générale.

À qui s’adresse le dépistage individuel des cancers ?

Les groupes à risque renforcé

Le dépistage individuel cible principalement les personnes pour qui le risque de cancer est supérieur à la moyenne. Plusieurs critères peuvent entrer en jeu :

  1. Antécédents familiaux : une histoire de cancer du sein, du côlon ou de l’ovaire chez plusieurs membres de la famille (surtout avant 50 ans) justifie souvent un dépistage précoce et/ou rapproché (INCa).
  2. Facteurs personnels : antécédents de polypes colorectaux, de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, de biopsies mammaires atypiques, etc.
  3. Facteurs génétiques identifiés : porteurs de mutations prédisposant à certains cancers (BRCA1/BRCA2, gènes du syndrome de Lynch, etc.).
  4. Expositions environnementales ou professionnelles : exposition à l’amiante, travailleurs de nuit, tabagisme intense ou précoce (risque accru pour les cancers du poumon, de la vessie, ORL…)
  5. Personnes présentant des signes cliniques évocateurs (même discrets) justifiant un examen approfondi malgré l’absence d’âge cible ou de programme organisé.

Exemples concrets de dépistages individuels en pratique

  • Une femme dont la mère et la sœur ont eu un cancer du sein à moins de 45 ans : orientation vers une consultation d’oncogénétique, mammographie dès 30 ans, IRM mammaire selon les cas.
  • Un homme ayant des polypes adénomateux du côlon : coloscopies répétées à une fréquence adaptée.
  • Personne exposée à l’amiante : suivi médical spécifique, scanners thoraciques réguliers même en l’absence de symptômes.
  • Jeune adulte atteint d’une maladie inflammatoire chronique de l’intestin : surveillance coloscopique plus précoce et rapprochée que la moyenne.

Comment est organisé le dépistage individuel en Seine-Saint-Denis ?

Le rôle pivot du médecin traitant

Le premier contact reste en général le médecin traitant, qui, grâce à une connaissance fine des antécédents et de l’environnement du patient, peut repérer les besoins spécifiques. Il oriente alors :

  • Vers des spécialistes (généticiens, gastro-entérologues, gynécologues, pneumologues...)
  • Vers des consultations d’oncogénétique accessibles dans la région Île-de-France (ex : groupe hospitalier intercommunal Le Raincy-Montfermeil, hôpital Avicenne…)
  • Vers des centres de dépistage en ville ou à l’hôpital, selon le type de cancer suspecté ou à prévenir

Les spécificités locales

En Seine-Saint-Denis, la diversité de la population et les défis d’accès aux soins rendent le repérage et la sensibilisation encore plus cruciaux. Plusieurs institutions locales soutiennent les professionnels dans cette démarche :

  • Réseau territorial de cancérologie d’Île-de-France (ONCO-ÎdF)
  • Centres de coordination des dépistages des cancers (CRCDC)
  • Actions de médiation en santé dans les quartiers, animations de prévention en mutuelles, maisons de quartier, PMI...

Près de 1 adultes sur 4 résidant en Seine-Saint-Denis sont issus de l’immigration (INSEE), posant à la fois des enjeux linguistiques et culturels. Pour contourner les barrières, de nombreux documents de sensibilisation ont été traduits, et des médiateurs ou des associations œuvrent pour mieux informer dans plusieurs langues.

Pourquoi le dépistage individuel est-il peu connu alors qu’il sauve des vies ?

Le dépistage organisé fait l’objet d’importantes campagnes nationales (par exemple, Octobre Rose pour le cancer du sein), mais le dépistage individuel reste souvent le « parent pauvre » de la communication. Pourtant, il a prouvé son efficacité :

  • Dans les familles porteuses d’une mutation BRCA1 ou BRCA2, le dépistage adapté permet de réduire les décès par cancer du sein de moitié (INCa).
  • Pour le cancer colorectal en population « à risque », des études montrent que la coloscopie systématique permet de réduire de 60 % l’incidence des cancers avancés (NEJM).

Enseignement majeur : le dépistage individuel s’adresse à des personnes moins nombreuses, mais avec un gain potentiel bien supérieur.

Dépistage individuel : quels examens ? Quelle prise en charge ?

  • Mammographie / IRM mammaire : recommandée chez femmes à risque élevé
  • Coloscopie : chez personnes à antécédents familiaux ou personnels de polypes/cancers colorectaux
  • Test HPV / examen gynécologique : chez femmes immunodéprimées, antécédents familiaux ou cancer du col jeune
  • Scanner thoracique faible dose : chez ex-fumeurs/fumeurs à haut risque, expositions particulières
  • Analyse génétique (après entretien préliminaire)

Ces examens sont généralement remboursés sur prescription médicale, surtout si le dépistage est justifié par le contexte de risque. Les personnes concernées peuvent également bénéficier, dans certains cas, d’une prise en charge à 100 % en ALD (Affection de Longue Durée).

Il existe aussi des structures facilitant l’accès à des soins spécialisés sans avancer de frais (centres de santé mutualistes, dispositifs PASS – Permanence d’Accès aux Soins de Santé). Certains quartiers populaires du 93 proposent même des permanences de santé où l’on peut échanger avec un professionnel sur ses risques, sans rendez-vous.

Seine-Saint-Denis : quels chiffres pour le dépistage et les cancers ?

Le département enregistre des taux de participation inférieurs à la moyenne nationale pour les dépistages organisés :

  • Taux de participation au dépistage du cancer du sein : 38 % en 2021 (contre 50 % en France – source : Santé Publique France).
  • Dépistage du cancer colorectal : moins de 25 % dans certaines communes (Cancerducolorectal.org).

Ces chiffres illustrent toute l’importance du relais individuel : beaucoup de personnes à risque ne rentrent pas dans les « cases » du dépistage organisé et peuvent passer entre les mailles du filet si elles n’en parlent pas avec un professionnel.

Questions fréquentes autour du dépistage individuel

  • Dois-je m’inquiéter si un membre de ma famille a eu un cancer jeune ? Oui, il est conseillé d’en parler à votre médecin pour évaluer votre niveau de risque et, si besoin, adapter le dépistage.
  • Le dépistage individuel est-il risqué ? En général, les examens sont sûrs. Parfois, un test positif peut nécessiter des examens complémentaires. Tout est expliqué lors de la consultation.
  • Je n’ai pas de médecin traitant : vers qui me tourner ? Les centres de santé municipaux, les centres gratuits d’information de dépistage et de diagnostic (CeGIDD), ou les médiateurs santé peuvent vous aider à commencer la démarche.

Seine-Saint-Denis, territoire d’action : une vigilance à partager

Face à la diversité et la jeunesse de sa population, la Seine-Saint-Denis est un laboratoire de solutions pour améliorer l’accès au dépistage individuel. Sensibilisation dans les quartiers, partenariats avec les associations, formations aux professionnels de santé : la mobilisation continue.

L’enjeu pour les années à venir sera de renforcer la proximité entre les habitants et les dispositifs de repérage, mais aussi de lever les obstacles culturels, linguistiques ou économiques qui empêchent certains de franchir le pas.

S’informer sur son risque, dialoguer avec un professionnel, partager ses antécédents familiaux : autant d’étapes simples pour ne pas rester prisonnier de la fatalité. La prévention n’est jamais une certitude, mais c’est une chance à saisir, ici et maintenant, pour chaque habitant du 93.

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