Pourquoi parler du dépistage du cancer en EHPAD ?

En Seine-Saint-Denis, plus de 4200 personnes âgées résident aujourd’hui en EHPAD (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes), selon les chiffres de l’ARS Île-de-France 2023. Le vieillissement de la population, la fragilité associée au grand âge, et le cumul de pathologies chroniques font de ces résidents une population à risque, pour qui le dépistage du cancer soulève de nombreuses questions éthiques, pratiques et médicales. Pourtant, cette question est encore peu visible dans le débat public et dans l’information santé destinée aux familles comme aux professionnels.

Alors, quels cancers peut-on réellement dépister en EHPAD en Seine-Saint-Denis ? Quelles sont les recommandations, mais aussi les limites à connaître ?

Quels sont les principaux cancers concernés par le dépistage en EHPAD ?

En France, trois cancers font l’objet d’un programme national de dépistage organisé :

  • Le cancer du sein (femmes de 50 à 74 ans)
  • Le cancer colorectal (hommes et femmes de 50 à 74 ans)
  • Le cancer du col de l’utérus (femmes de 25 à 65 ans, en structure ou en ville)

En pratique, en EHPAD, le dépistage porte quasi-exclusivement sur les deux premiers : sein et colon. Le dépistage du cancer du col de l’utérus est très limité chez les résidentes âgées, pour des raisons d’âge mais aussi d’indication médicale, la balance bénéfice/risque étant différente au-delà de 65 ans.

Le cancer du sein : quelle place du dépistage après 74 ans ?

Le cancer du sein reste la première cause de mortalité par cancer chez la femme de plus de 65 ans (Santé Publique France). Or, la tranche d’âge officielle pour le dépistage organisé s’arrête à 74 ans. Pour une résidente d’EHPAD plus âgée, le dépistage doit se réfléchir au cas par cas, en fonction de l’état de santé général, de l’espérance de vie estimée, de l’autonomie et du souhait de la personne.

  • En Seine-Saint-Denis, certains EHPAD facilitent l’accès à la mammographie en lien avec des cabinets mobiles ou des partenariats hospitaliers. Mais la logistique (déplacement, confort, anxiété) limite souvent cette pratique.
  • Pour une femme âgée, le médecin traitant évalue si un dépistage est pertinent — s’il existe une bonne autonomie, peu de comorbidités lourdes et un bénéfice attendu.
  • Dans la pratique, le nombre de dépistages du sein réalisés en EHPAD reste très faible au-delà de 80 ans (INCa).

Le cancer colorectal : un dépistage réalisable en EHPAD

Le cancer colorectal touche particulièrement les plus de 65 ans (âge médian au diagnostic : 72 ans ; INCa, 2023). Le test de recherche de sang dans les selles (test immunologique) permet un dépistage simple, non invasif, qui peut être pratiqué en EHPAD.

  • Le kit de dépistage, distribué tous les deux ans pour les 50–74 ans, peut être utilisé jusqu’à cet âge pour les résidents — parfois plus âgés en fonction de leur état de santé.
  • Ce test est facile à transmettre et à réaliser : il ne nécessite pas de déplacement en structure de radiologie ou en ville.
  • La réalisation du test, puis l’envoi du prélèvement au laboratoire, impose cependant un accompagnement par le personnel ou la famille, pour s’assurer que toutes les étapes sont respectées.

Si un résultat revient positif, une coloscopie est indiquée. Or, en EHPAD, cet examen lourd sera réévalué selon le niveau de dépendance et le profil médical de la personne.

Dépister en EHPAD : quelles particularités pratiques et éthiques ?

Des freins spécifiques à la personne âgée en institution

  • L’espérance de vie limitée : Beaucoup de résidents EHPAD sont très âgés ou souffrent de polypathologies. La médecine recommande alors un dépistage personnalisé. C’est le principe de la "médecine proportionnée", c’est-à-dire adaptée à la situation de chacun (HAS).
  • La fragilité et la dépendance physique : Le déplacement pour une mammographie ou une coloscopie peut être difficile, anxiogène, ou exposer à des complications, notamment pour les patients en fauteuil ou alités.
  • Les troubles cognitifs (maladie d’Alzheimer, démences) : Ils rendent parfois impossible un consentement éclairé ou la bonne réalisation du test.

Des points d’appui : le dépistage reste possible dans certains cas

  • Le test de dépistage du cancer colorectal est celui qui s’adapte le mieux à l’EHPAD, grâce à sa simplicité et sa fiabilité.
  • La mammographie : certains établissements organisent un transport adapté, ou font venir une unité mobile, notamment dans des zones déficitaires comme la Seine-Saint-Denis. Mais cela reste rare.
  • L’avis interdisciplinaire (médecin coordonnateur, médecin traitant, cadre infirmier) joue un rôle clé pour évaluer la pertinence du dépistage.

La discussion avec les familles, l’écoute du souhait du résident, ainsi que l’information claire sur ce que change (ou non) un dépistage sont essentiels pour chaque situation.

Recommandations nationales et particularités en Seine-Saint-Denis

La Haute Autorité de Santé (HAS) et l’Institut National du Cancer (INCa) insistent : le dépistage en EHPAD n'est pas systématique, mais « doit rester accessible aux résidents qui le souhaitent et pour qui il présente un bénéfice ». Voici leur position :

  • Pas de dépistage organisé au-delà de l’âge cible (74 ans pour le sein, 74 ans pour le colon), sauf indication motivée par le médecin traitant.
  • Pas de dépistage du col de l’utérus chez la femme âgée hors situation particulière, ni de dépistage systématique du cancer de la prostate ou du poumon (source : HAS, INCa, 2020-2023).
  • Accès au dépistage colorectal par kit en EHPAD pour les 50–74 ans, possibilité d’étendre au-delà sur décision médicale.

En Seine-Saint-Denis, territoire jeune mais touché par de forts enjeux d’inégalités de santé, certains EHPAD mettent en place des actions de prévention renforcées en partenariat avec les équipes mobiles de soins palliatifs, les structures de dépistage et le réseau territorial de cancérologie, afin de ne pas laisser s’installer une "double peine" en matière de santé publique.

Chiffres utiles à connaître

  • Le taux de mammographie chez les femmes de plus de 75 ans hébergées en EHPAD est inférieur à 10 % à l’échelle nationale (INCa, 2022).
  • Le test de dépistage colorectal est proposé à près de 15 % des résidents éligibles en EHPAD en France, mais la réalisation effective est moindre (environ 7 %, source : Assurance Maladie, 2022).
  • 30 % des nouveaux cancers sont diagnostiqués après 75 ans (étude Cancer & Vieillissement, INCa, 2023).
  • 50 % des décès par cancer concernent des personnes âgées de plus de 75 ans (INSEE, 2023).

Quels cancers ne sont pas dépistés en EHPAD, et pourquoi ?

La question revient souvent : pourquoi ne dépiste-t-on pas d’autres cancers (prostate, poumon, peau) de façon systématique en institution ?

  • Le cancer de la prostate : les sociétés savantes déconseillent le dépistage systématique par PSA chez l’homme âgé du fait du risque de surdiagnostic, d’effets secondaires majeurs des traitements, et d’un bénéfice incertain.
  • Le cancer du poumon : il n’existe pas de programme de dépistage organisé en France à ce jour. Le scanner thoracique, non invasif, n’est pas recommandé systématiquement en prévention dans cette population à risque de complications liées à l’examen.
  • Le cancer de la peau : la surveillance repose sur l’examen clinique, facilement réalisable en EHPAD par le médecin traitant, mais il n’existe pas de dépistage « organisé » par la Sécurité sociale pour ce cancer.

Quels leviers pour améliorer le dépistage en EHPAD ?

Des pistes sont envisageables pour favoriser un accès équitable et pertinent au dépistage du cancer en structure d’hébergement :

  • Former les soignants à la détection des signes d’alerte et au repérage précoce des symptômes évocateurs pour agir rapidement en cas de suspicion (école d’infirmiers, formation continue).
  • Systématiser l’information aux résidents et à leurs proches, de façon pédagogique, pour qu’ils puissent exprimer leur choix en toute connaissance de cause.
  • Renforcer les liens entre EHPAD, médecins traitants, oncologues et plateaux techniques du territoire, surtout en Seine-Saint-Denis où les réserves médicales sont moins nombreuses qu’ailleurs en France.
  • Développer des solutions de transport adaptées pour les examens, lorsque leur intérêt est démontré.

Focus : Seine-Saint-Denis, une réalité spécifique

Le département est marqué par une population plus jeune mais aussi par plus de précarité et des indicateurs de santé inférieurs à la moyenne francilienne (Observatoire régional de santé Île-de-France). Les problématiques sont nombreuses : absence de proches, perte d’autonomie, méfiance à l'égard du système médical…

Sur le terrain, les initiatives se multiplient : consultations gériatriques de dépistage, campagnes avec des relais communaux, ateliers d’information pour les personnels. Mais la difficulté majeure reste la personnalisation du dépistage : « Le dépistage en EHPAD n’a de sens que s’il est centré sur la personne, son histoire, ses souhaits et sa qualité de vie » constate un médecin coordonnateur d’EHPAD à Aulnay-sous-Bois.

Vers une information éclairée et des choix respectés

Le dépistage du cancer en EHPAD, en Seine-Saint-Denis comme ailleurs, est une démarche complexe, où la question centrale reste : faire le choix le plus respectueux possible de la dignité, du bénéfice attendu, et du projet de vie de la personne.

S’informer, c’est pouvoir mieux échanger avec l’équipe médicale, anticiper, mais surtout respecter la volonté de chaque résident. C’est là tout l’enjeu d’une démarche de prévention adaptée. Les dispositifs existent, mais leur usage doit toujours rester humain, raisonné, et inscrit dans un dialogue continu.

Pour aller plus loin, retrouvez sur Cancer Dépistage Conseil 93 nos fiches pratiques sur les modalités concrètes du dépistage en EHPAD et des témoignages de professionnels du département.

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