Pourquoi le dépistage en structures collectives est un défi spécifique

Parler de prévention et de dépistage du cancer, c’est évoquer un enjeu crucial de santé publique. Mais dans les structures collectives – EHPAD (Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes) et foyers – ces enjeux prennent une coloration particulière, entre vulnérabilités accrues, diversité des situations, et organisation logistique complexe.

La Seine-Saint-Denis compte plus de 70 EHPAD et de nombreux foyers accueillant personnes âgées ou adultes en situation de handicap. Dans ce département, où l'espérance de vie est plus courte qu'ailleurs en France, la question de l'accès aux soins préventifs se pose de façon aiguë (Source : ARS Île-de-France, INSEE).

Quels cancers cible-t-on en priorité en EHPAD et en foyers ?

Les campagnes nationales de dépistage organisent la prise en charge de trois cancers : sein, colorectal et col de l’utérus. Seuls certains d’entre eux, en théorie, concernent les résidents d’EHPAD et de foyers :

  • Le dépistage du cancer colorectal concerne toute personne de 50 à 74 ans (jusqu'à 80 ans en cas de surveillance individuelle).
  • Le dépistage du cancer du sein est destiné aux femmes de 50 à 74 ans.
  • Le dépistage du cancer du col de l’utérus s’arrête officiellement à 65 ans, mais des situations individuelles peuvent conduire à des suivis au-delà.

La particularité des résidents en EHPAD et foyers : ce sont très souvent des personnes âgées au-delà de l’âge recommandé pour le dépistage de masse, ou présentant des polypathologies ou une perte d’autonomie. Cela n’empêche pas des exceptions : à la fin 2021, près de 13 % des résidents d’EHPAD avaient moins de 75 ans (DREES).

Organisation pratique : comment se passe le dépistage ?

1. Rôle des équipes de soins et du médecin coordonnateur

Ce sont les professionnels de santé au sein de l’établissement qui repèrent les résidents éligibles aux différents dépistages. Le médecin coordonnateur, en lien avec le médecin traitant, supervise la stratégie collective et s’assure du suivi individuel.

  • En EHPAD, les équipes soignantes organisent souvent des temps d’information sur la prévention.
  • Le lien avec des structures externes (centres de dépistage, laboratoires, associations) est essentiel, notamment pour organiser les prélèvements (ex. : remise de kits de test colorectal, escortement à une mammographie…).

2. Spécificités logistiques et accompagnement

La logistique est adaptée :

  • Le dépistage du cancer colorectal avec le test immunologique se réalise à l’EHPAD, avec l’aide du personnel si besoin.
  • Pour une mammographie de dépistage, des partenariats avec des centres mobiles d’imagerie peuvent exister. Dans certains départements, des dispositifs comme les "mammobus" se déploient – même s’ils sont encore rares en Seine-Saint-Denis.
  • Le suivi gynécologique est plus complexe : il nécessite souvent une organisation spécifique, notamment pour les patientes à mobilité réduite.

L’accompagnement est indispensable, d’autant plus que :

  • Près d’un tiers des résidents d’EHPAD présentent des troubles cognitifs majeurs (DREES, 2023), complexifiant le consentement et la compréhension de l'intérêt du dépistage.
  • L’aspect psychologique est parfois sous-estimé : l’inquiétude face au résultat du test ou à un examen invasif doit être anticipée.

Un accès au dépistage inégal : chiffres clés et freins identifiés

Les études montrent que le taux de dépistage des cancers diminue fortement avec l’âge et la dépendance. Selon Santé Publique France, le taux de participation au dépistage organisé du cancer colorectal est inférieur à 20 % chez les plus de 75 ans, et encore plus bas en collectivité.

En Seine-Saint-Denis, département le plus jeune de France métropolitaine mais où la précarité est très présente, l’accès au dépistage dans les EHPAD pâtit de plusieurs obstacles :

  • Mobilité réduite : se rendre dans un centre de radiologie pour une mammographie relève de la prouesse pour nombre de résidentes.
  • État général de santé : polypathologies, troubles cognitifs, limitation de l’espérance de vie réduisent parfois la pertinence du dépistage.
  • Manque de ressources humaines : l’organisation d’un dépistage, surtout en période de COVID ou d’épidémie de grippe, passe au second plan.
  • Manque d’information spécifique auprès des professionnels : difficultés à identifier les situations où le dépistage reste pertinent, à connaître les dispositifs locaux d’accompagnement.

La place du consentement et de l'éthique

Le dépistage en structure collective ne saurait être systématique, surtout pour les personnes vulnérables. L’HAS (Haute Autorité de Santé) rappelle l’importance du consentement libre et éclairé : aucun examen ne doit être réalisé sans que la personne, ou son représentant légal, ait compris l’enjeu, les bénéfices mais aussi les risques.

Certains EHPAD de Seine-Saint-Denis mettent en place des réunions d'information à destination des résidents capables de participer aux décisions, et prévoient un temps d'échange avec les familles ou tuteurs pour les plus dépendants. (Source : recommandations HAS, 2020)

Autre aspect éthique : le dépistage, notamment du cancer colorectal, peut conduire à la découverte d’une pathologie pour laquelle on ne proposera pas un traitement agressif (chirurgie lourde, chimiothérapie), en raison de l’âge ou de l’état de santé global. L’acte de dépister doit alors s’inscrire dans une réflexion partagée sur le bénéfice attendu pour la personne.

Initiatives locales et bonnes pratiques observées en Seine-Saint-Denis

Depuis plusieurs années, différentes initiatives tentent de faciliter le dépistage dans les établissements collectifs du département :

  • Actions coordonnées d’information : distribution de flyers adaptés, interventions d’associations de prévention, ateliers "santé" durant la Semaine Bleue.
  • Partenariats avec les centres de dépistage : certains EHPAD travaillent avec le Centre Régional de Coordination des Dépistages des Cancers d’Île-de-France afin de recevoir les kits de dépistage colorectal dans l’établissement et aider les résidents à la réalisation.
  • Encadrement renforcé pour la réalisation du test : protocoles internes simplifiés permettant au personnel d’accompagner concrètement la personne à chaque étape, depuis la réception du kit jusqu’à l’envoi du prélèvement.
  • Programmes de formation des professionnels : déploiement de modules "dépistage en institution", pour mieux repérer les résidents éligibles, adresser les freins psychologiques et adapter la communication.

Une expérimentation menée entre 2021 et 2023 dans cinq EHPAD de Seine-Saint-Denis a permis de doubler le taux de réalisation des tests colorectaux par rapport à une période témoin (données CRC Île-de-France sur demande). Cela montre qu'avec un effort ciblé, la prévention progresse.

Quelles pistes d’amélioration pour demain ?

  • Mieux cibler les résidents concernés : éviter le dépistage « à tout prix », mais renforcer la vigilance sur les personnes encore autonomes, ou celles dont l’état de santé le permet.
  • Partager les protocoles : capitaliser sur les bonnes pratiques, les protocoles allégés de dépistage, les outils d’aide à la décision clinique.
  • Favoriser la mobilité des dispositifs : développer des interventions « hors les murs » (ex.: mammobus, campagne de prélèvement mobile) pour pallier la difficulté de déplacement des résidents vers le milieu hospitalier.
  • Renforcer la formation et le soutien des soignants : équipes formées, repères éthiques clairs, accès à des conseils médico-psychologiques en cas de dépistage problématique.
  • Soutenir le lien familles-soignants : une démarche de co-construction, pour respecter au maximum le projet de vie, les souhaits du résident, et éviter le sentiment de dépossession.

Le dépistage en structures collectives, un enjeu d’équité

En Seine-Saint-Denis, la prévention du cancer dans les EHPAD et les foyers reste plus complexe qu’en population générale. Pourtant, les expériences pilotes, l’engagement des équipes et l’appui des structures de dépistage montrent qu’un accès équitable au dépistage reste possible, dès lors que l’on adapte les outils, l’information et les procédures à la réalité du terrain.

Ce travail collectif, au croisement du soin, du social et de l’éthique, illustre la manière dont la santé publique s’invente chaque jour au plus près des personnes les plus fragiles. Pour que l’âge ou la dépendance ne riment pas avec oubli, mais avec vigilance et respect.

Sources : ARS Île-de-France, INSEE, DREES, Santé Publique France, HAS, CRC Île-de-France, Fondation Médéric Alzheimer.

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