Un enjeu majeur : l’accès équitable au dépistage des cancers pour les personnes âgées

Le dépistage organisé des cancers concerne tous les habitants de Seine-Saint-Denis, y compris ceux vivant en EHPAD (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes). Pourtant, la question de l’égalité d’accès au dépistage en établissement versus à domicile se pose, particulièrement dans un département qui conjugue disparités de santé et grande diversité de publics âgés. Quels sont les protocoles réellement appliqués ? Quelles différences concrètes, quelles adaptations ? Fait marquant : selon les chiffres de Santé publique France, moins de 40 % des occupants d’EHPAD en France participent réellement aux programmes de dépistage, contre près de 50 % des personnes âgées à domicile (source : Santé Publique France, “Dépistage des cancers en France : état des lieux 2023”).

Fonctionnement des dépistages organisés en population générale : un rappel essentiel

Les principaux dépistages organisés pour la population générale sont :

  • Dépistage du cancer du sein (50-74 ans)
  • Dépistage du cancer colorectal (50-74 ans)
  • Dépistage du cancer du col de l’utérus (25-65 ans globalement, mais possible au-delà)

Les habitants reçoivent automatiquement, selon leur âge et leur sexe, une invitation à effectuer le dépistage, ainsi qu’un kit ou une prise de rendez-vous. En théorie, ce protocole concerne tous les citoyens, quel que soit leur mode d’habitat.

En pratique, quelques éléments perturbent cette « universalité » s’agissant des résidents d’EHPAD. Là où les personnes à domicile sont acteurs de leur parcours, les résidents âgés en établissement voient leur parcours influencé par d’autres paramètres.

En EHPAD en Seine-Saint-Denis : comment s’organise le dépistage, quelles particularités ?

Le rôle pivot de l’équipe soignante

En EHPAD, l’intervention initiale change : si les courriers d’invitation peuvent être reçus, le déclenchement effectif du dépistage dépend en grande partie de l’équipe soignante (IDE coordonnateurs, infirmier·ère référent·e, médecin coordonnateur, aides-soignants).

  • L’équipe évalue la pertinence individuelle du dépistage au regard de l’âge, de l’espérance de vie, de l’état de santé global et des souhaits du résident ou de ses proches.
  • La décision n’est donc jamais automatique. Un avis médical est requis, notamment selon les recommandations de la HAS (Haute Autorité de Santé) qui invite à adapter les pratiques au cas par cas.

Quelques exemples concrets

  • Cancer colorectal : Le test immunologique (prélèvement de selles) peut être réalisé en EHPAD, mais nécessite parfois l’aide d’un soignant. Pour des résidents dépendants, ce test est parfois complexe à réaliser, et n’est pas systématique.
  • Cancer du sein : Organiser une mammographie pour une personne très âgée, dépendante ou présentant des troubles cognitifs demande une logistique importante : déplacement en cabinet de radiologie, gestion du stress, transport médicalisé… Les équipes pèsent systématiquement les bénéfices/risques.
  • Cancer du col de l’utérus : Le dépistage est rarement mis en œuvre après 70 ans, surtout en situation de perte d’autonomie ou d’antécédents médicaux lourds.

Depuis la crise COVID-19, certaines structures d’EHPAD, notamment dans le 93, ont expérimenté des actions de dépistage in situ, avec l’appui de réseaux locaux, mais cela reste marginal (source : ARS Île-de-France, 2022).

L’âge, la dépendance et les comorbidités : des critères déterminants

Le protocole national ne s’applique jamais “à la lettre” en EHPAD. Les raisons :

  • Espérance de vie limitée : Selon la HAS, les bénéfices attendus du dépistage doivent dépasser les risques. Pour une personne dont l’espérance de vie est inférieure à 5-10 ans, les études montrent une absence de bénéfice réel du dépistage organisé.
  • Dépendance, polypathologies, troubles neurocognitifs : Selon la DREES (2019), 82 % des résidents d’EHPAD en France présentent au moins une affection longue durée (ALD). Le dépistage doit donc être réévalué très individuellement.
  • Consentement éclairé : Les troubles cognitifs rendent l’expression du consentement complexe. Le choix se fait alors avec l’équipe médicale et la famille.

Quelles différences concrètes avec le domicile ?

  • Initiative du dépistage : À domicile, l’habitant (ou sa famille) est acteur de la démarche. En EHPAD, c’est très majoritairement l’équipe soignante qui enclenche la réflexion.
  • Accessibilité des actes : La réalisation effective des dépistages (coloscopie, mammographie, frottis) est souvent plus simple à domicile pour une personne autonome, alors qu’en institution, la logistique pèse davantage.
  • Taux de participation : À l’échelle française, selon l’Assurance Maladie 2023, la participation au dépistage organisé est nettement plus faible pour les personnes en EHPAD, tous cancers confondus :
    • 28 % des résidents d’EHPAD ont réalisé un test de dépistage colorectal dans les 2 dernières années, contre 49 % des personnes âgées vivant à domicile.
    • Moins d’1 résidente sur 5 réalise une mammographie tous les deux ans en EHPAD, contre 45 % à domicile dans la même tranche d’âge.
  • Adaptation des protocoles : Les recommandations formelles de la HAS insistent sur la non-automaticité du dépistage en institution, une nuance essentielle face à la rigueur des campagnes de masse.

Pourquoi ces différences ? Les grands enjeux en Seine-Saint-Denis

La question n’est pas tant l’égalité que l’équité : proposer à chaque personne, selon sa situation, le parcours adapté. En Seine-Saint-Denis, plusieurs facteurs spécifiques influent :

  • Diversité culturelle et sociale : La représentation des cancers, l’acceptabilité du dépistage, le rapport à l’institution varient fortement selon les origines, ce qui modifie la manière dont l’information et l’accompagnement sont assurés en EHPAD.
  • Difficultés de mobilité : Le nombre limité de véhicules sanitaires, de kinés ou d’accompagnants spécialisés dans le 93 rend chaque déplacement pour examen parfois difficile à organiser.
  • Sous-effectif médical : Les EHPAD du département font partie des moins bien dotés en nombre de médecins coordonnateurs par résident (source : Observatoire national des EHPAD, rapport 2023), ce qui limite l’élaboration de parcours “sur-mesure” pour chaque résident.

À noter aussi : des initiatives existent localement pour sensibiliser les familles et organiser des actions collectives (ateliers d’information, relais des dispositifs d’aide au dépistage), mais leur impact reste inégal selon les établissements et leur implication.

Quelques témoignages et retours du terrain

Témoignage d’une soignante en EHPAD à Saint-Denis :

« Plusieurs de nos résidentes reçoivent des courriers pour la mammographie, mais toutes ne sont pas en état de les comprendre. On prend le temps d’expliquer avec leurs familles. Pour certaines, la mammographie est possible, pour d’autres on privilégie le confort. »

Point de vue du Dr Lopez, médecin généraliste à Bondy, intervenant en EHPAD :

« Le dépistage n’est pas systématique, surtout si la personne a déjà eu un cancer ou souffre de nombreuses pathologies. On adapte la décision au cas par cas. Nous restons vigilants à proposer une surveillance quand cela a du sens. »

Le regard officiel : recommandations des autorités de santé

  • HAS (2022) : La pertinence du dépistage doit être individualisée en EHPAD et discutée en équipe médicale avec le résident/famille. Un dépistage ne doit pas être poursuivi systématiquement après 75 ans ou en cas de polypathologie lourde.
  • INCa (Institut National du Cancer) : Insiste sur la nécessité de lutter contre le renoncement au dépistage, mais reconnaît la spécificité des situations en EHPAD.

Voir aussi le guide HAS : Dépistage des cancers chez la personne âgée.

Repères et ressources pour les familles et professionnels en Seine-Saint-Denis

  • Pensez à l’information partagée : Toute démarche de dépistage doit être expliquée au résident et/ou à sa personne de confiance.
  • Renseignez-vous auprès du médecin coordonnateur de l’EHPAD ou du médecin traitant pour toute question sur le bien-fondé d’un dépistage.
  • Des associations locales, dont la Ligue contre le cancer – Comité 93, proposent un soutien pratique et psychologique.
  • Le Centre régional de coordination des dépistages des cancers en Île-de-France (CRCDC-IDF) dispose d’informations actualisées (depistagecanceridf.fr)

Vers une vraie personnalisation du dépistage pour les aînés en EHPAD

À la lumière des réalités de Seine-Saint-Denis, le dépistage des cancers en EHPAD n’obéit pas à une stricte reproduction des protocoles utilisés à domicile. Les soins sont davantage individualisés, adaptés, et nécessitent toujours une réflexion collégiale, pour respecter l’état de santé, la volonté et la qualité de vie des résidents. Avancer vers l’équité impose une meilleure anticipation, de la formation et un dialogue constant avec les familles. C’est ce qu’on observe progressivement dans le 93 : des pratiques qui se veulent encore plus humaines et ajustées aux véritables besoins des aînés.

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