Un enjeu prioritaire pour la santé publique en Seine-Saint-Denis

La Seine-Saint-Denis rassemble l’un des plus forts taux de précarité en Île-de-France. Ici, l’espérance de vie y est parmi les plus faibles du pays. Ce territoire accueille aussi de nombreuses personnes logées en foyers, pensions de famille, Centres d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS), Centres d’Accueil pour Demandeurs d’Asile (CADA), ou logements d’urgence. Pour ces résidents, accéder aux soins — et donc au dépistage du cancer — demeure une vraie difficulté.

Pourtant, ce type de dépistage est crucial : les cancers du sein, colorectal ou du col de l’utérus, lorsqu'ils sont détectés tôt, se soignent mieux et la mortalité recule. Selon l’Assurance Maladie, le dépistage organisé permettrait chaque année de sauver des milliers de vies en France. Mais pour les personnes en situation de précarité ou d’exclusion résidentielle, la réalité est tout autre. Quels sont les obstacles ? Comment les dépasser sur notre territoire ?

Quels freins pour les personnes hébergées en structures collectives ?

  • L’instabilité du logement et des parcours de vie : les résidents changent fréquemment de lieu et de structure, ce qui interrompt tout suivi médical régulier, réduit la possibilité de recevoir les courriers de dépistage ou de poursuivre les examens.
  • Des situations administratives souvent précaires : absence de carte Vitale, démarches compliquées pour l’AME ou la CMU-C, mobilité, difficulté à fournir une adresse postale… autant de barrières pour recevoir des invitations officielles ou se présenter en cabinet.
  • Un accès à l’information limitée ou inadaptée : faute de supports pédagogiques adaptés, de traducteurs ou de relais sociaux, certaines personnes ne connaissent ni leur éligibilité aux dépistages, ni les modalités pratiques.
  • Des freins culturels et des préjugés : entre tabous autour du cancer, croyances, difficultés avec la langue française, peur du jugement ou de la stigmatisation, l’information a parfois du mal à circuler.
  • Un rapport complexe au système de santé : passé médical douloureux, expériences négatives, peur des examens invasifs, ou simple sentiment d’illégitimité peuvent éloigner du parcours de soins.

Dans un rapport de Médecins du Monde (2021), près de 60 % des personnes en situation de précarité interrogées n’avaient jamais bénéficié d’un dépistage organisé du cancer (source: Médecins du Monde, rapport 2021). Un chiffre éloquent.

Le circuit classique du dépistage : pourquoi ne fonctionne-t-il pas toujours ?

Habituellement, l’Assurance Maladie adresse automatiquement, selon l’âge, des courriers d’invitation au dépistage (cancer du sein : 50-74 ans ; cancer du côlon : 50-74 ans ; col de l’utérus : 25-65 ans). Mais ce modèle “par courrier” ne touche pas les résidents sans adresse stable, ni ceux non affiliés à une assurance maladie.

Même quand l’invitation arrive, la suite du parcours se heurte à plusieurs obstacles :

  • Non-compréhension du courrier, ou impossibilité de faire les démarches seul
  • Difficulté à prendre rendez-vous (numérique, ligne téléphonique, déplacement)
  • Impossibilité matérielle d’aller faire une mammographie ou de ramener un kit de dépistage colorectal par la poste
  • Peu de repérage des personnes à risque par les professionnels de terrain faute de moyens

Quels dispositifs existent, localement, pour mieux accompagner ?

Face à ces freins, plusieurs initiatives territoriales ou nationales cherchent à réduire l’iniquité d’accès au dépistage. Voici quelques exemples en Seine-Saint-Denis.

1. Les équipes mobiles de santé

Les structures médicales mobiles, souvent portées par des associations comme l’APASO, Aurore, ou La Sauvegarde 93, se déplacent directement dans les foyers et structures d’hébergement. Ces équipes pluridisciplinaires (infirmier·e·s, médecins, travailleurs sociaux) :

  • réalisent des actions de sensibilisation (information, rappels sur l’importance du dépistage)
  • peuvent proposer des entretiens individuels
  • accompagnent parfois physiquement les résidents aux rendez-vous médicaux

En 2022, les équipes mobiles du 93 ont rencontré plus de 4000 personnes en situation de précarité, dont 60 % ignoraient leur droit au dépistage (source : ORS Île-de-France).

2. Des maraudes santé et des dispositifs spécifiques

En Seine-Saint-Denis, le Service Intégré d’Accueil et d’Orientation (SIAO), la PASS (Permanence d’Accès aux Soins de Santé) de certains hôpitaux comme Avicenne à Bobigny, ou encore les Centres d’Accueil et d’Écoute Santé Jeunes, sont des portes d’entrée essentielles pour orienter, informer, voire initier les démarches de dépistage.

  • La PASS peut effectuer un repérage et organisera un accompagnement personnalisé (traduction, facilitation de la prise de rendez-vous, etc.)
  • Des campagnes ponctuelles de dépistage se déplacent également dans certaines structures (ex : “Octobre Rose”) pour proposer des bilans ou des tests sur place

3. Le rôle des acteurs associatifs de terrain

Des associations locales comme Ikambere, la Halte Femmes, Solthis, Agir pour la Santé des Femmes (ADSF) sont très actives. Leur ancrage dans la vie des structures leur permet de mener des ateliers sur la santé sexuelle, lever les tabous autour du cancer, informer dans la langue d’origine, rassurer sur les modalités de dépistage et accompagner “dans la vraie vie”.

Parfois, ces bénévoles proposent même un co-accompagnement physique : une femme d’un foyer va se faire dépister… parce qu’une médiatrice ou une “ambassadrice santé” l’a prise par la main.

Zoom sur l’impact du “aller-vers” : nouveaux modèles pour réduire les inégalités

Un des enseignements clés en Seine-Saint-Denis : les campagnes de dépistage sont bien plus efficaces lorsqu’elles adoptent la démarche du “aller-vers” plutôt que d’attendre les patients en cabinet. Lorsque des équipes se déplacent dans les structures, l’adhésion grimpe vivement.

  • Une expérimentation menée à Aubervilliers en 2022, impliquant une équipe mobile venue réaliser des frottis sur place dans un foyer pour femmes, a permis à 38 % des résidentes de bénéficier d’un dépistage pour la première fois de leur vie (source : CPAM du 93).
  • À Saint-Denis, une journée de sensibilisation au dépistage du cancer colorectal organisée par la PASS et l’association Ikambere a permis de distribuer et expliquer près de 120 kits, avec un taux de retour multiplié par 3 comparé à la distribution postale classique.

À noter : le taux de mortalité par cancer est supérieur de 20 % chez les personnes en situation de précarité par rapport au reste de la population française (source : Santé Publique France 2018). Cet écart se creuse encore pour les femmes n’ayant jamais réalisé de mammographie.

Paroles de terrain : les témoignages qui comptent

Sadia, médiatrice santé dans un CHRS à Pantin : “Beaucoup de femmes ici pensent qu’il ne faut aller chez le médecin que quand on a de graves symptômes. Je dois expliquer, refaire passer le message, accompagner, traduire parfois, parler du vécu d’autres femmes du foyer. Parfois, il faut six mois de discussions pour qu’elles se sentent prêtes à aller faire un frottis ou une mammographie. Mais après, elles reviennent et en parlent aux autres : le bouche-à-oreille marche !”

Samira, résidente d’un foyer à Bobigny : “La première invitation, je ne comprenais pas ce que c’était. On n’a pas beaucoup de lettres, puis je n’avais pas de médecin traitant. C’est l’équipe mobile qui m’a proposé de faire le dépistage chez eux. Ils étaient très gentils. Depuis, j’en parle à mes copines, certaines ont aussi fait les tests.”

Perspectives et leviers à renforcer localement

Les acteurs professionnels et associatifs du 93 identifient plusieurs pistes pour améliorer ces parcours :

  • Développer davantage de missions d’équipes mobiles pour couvrir davantage de foyers, CADA, CHRS et pensions de famille.
  • Travailler avec les gestionnaires des structures pour intégrer l’information santé et le repérage dans le fonctionnement quotidien (affichage, réunions collectives avec présence de professionnels, relais de médiateurs santé).
  • Accroître la formation des intervenants sociaux sur les enjeux du dépistage (outils multilingues, kits ludiques, relais vidéo, etc.).
  • Expérimenter la remise de kits sur place ou lors de consultations avancées dans les foyers, en s’inspirant des approches déployées en Angleterre ou en Belgique.
  • Informer et accompagner administrativement (AME, CMU-C) pour lever l’obstacle des droits ouverts et de l'accès logistique aux structures de santé.

Enfin, le “allié santé”, relais de confiance, joue un rôle déterminant dans l’adhésion au dépistage. Plus ce repérage est fait collectivement, plus la dynamique de groupe enclenche une adhésion durable.

L’avenir du dépistage auprès des résidents de structures : une mobilisation citoyenne et de territoire

Agir sur les déterminants sociaux et structurels de la santé est plus que jamais d’actualité. La Seine-Saint-Denis, laboratoire d’innovation sociale, le prouve : accéder au dépistage du cancer pour les plus vulnérables passe par des relais humains, des démarches ajustées à la réalité du terrain, et un engagement collectif.

Derrière chaque action réussie, on trouve le travail patient de professionnels, de bénévoles, d’accompagnants et de résidents qui s’entraident. Les progrès réalisés montrent que la mobilisation locale peut faire “bouger les lignes” : rester informé, demander de l’aide, en parler autour de soi, c’est, déjà, faire reculer les inégalités.

À celles et ceux hébergé·e·s, intervenant·e·s et proches : les ressources existent, et de nouveaux dispositifs continuent d’émerger chaque année. Les relais locaux, les travailleurs sociaux, les équipes mobiles, la CPAM, les PASS et les associations sont là, sur le terrain, pour accompagner à chaque étape.

Pour aller plus loin : Dépistage Cancers 93, Stratégie “Aller-vers” du Ministère de la Santé, Observatoire Régional de la Santé d’Île-de-France.

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