Une participation encore trop faible : où en est-on dans le 93 ?

En France, le dépistage organisé des cancers du sein, colorectal et du col de l’utérus est proposé gratuitement à tous les publics ciblés, chaque année ou tous les deux ou trois ans selon le cancer. Pourtant, en 2022 :

  • Le taux de participation au dépistage du cancer du sein dans le 93 était de 30,6 % (source : Santé Publique France). La moyenne nationale, elle, dépasse les 50 %.
  • Pour le dépistage organisé du cancer colorectal, le taux de participation avoisinait 18,8 % dans le département, contre près de 33 % nationalement (source : INCa, 2023).
  • Enfin, concernant le dépistage du cancer du col de l’utérus, la couverture était de 48 % pour la période 2018-2020, contre 62 % pour l’ensemble du pays (données Assurance Maladie).

Les écarts sont flagrants. Mais pourquoi ce retard ? Les freins sont multiples, et s’entrelacent souvent.

Freins individuels : quand la peur, la méconnaissance et la précarité s’en mêlent

Chaque personne est unique : ce sont aussi des histoires individuelles qui ralentissent l’accès au dépistage organisé.

1. Manque d’information ou d’informations adaptées

  • Beaucoup ignorent encore l’existence même des campagnes de dépistage ou le fait que ces examens soient gratuits, simples, et réalisables sans avance de frais.
  • Parfois, l’information n’arrive pas au bon format : trop technique, pas traduite, ou simplement trop éloignée du vécu des habitants. Selon une enquête menée par l’ORS Île-de-France en 2021, près de 45 % des femmes âgées de 50 à 74 ans du 93 interrogées estimaient ne pas avoir reçu de vrai accompagnement pour comprendre le dépistage du cancer du sein. ORS Île-de-France

2. Peur du résultat, de l’examen, ou même du cancer

  • La peur de découvrir une maladie, ou d’avoir à affronter des soins lourds, bloque beaucoup de personnes. Certaines redoutent même la gêne physique ou la douleur d’un examen (mammographie, frottis…).

3. Difficultés linguistiques ou barrières culturelles

  • La Seine-Saint-Denis est le département le plus cosmopolite de France (plus de 150 nationalités, INSEE). Pour beaucoup d’habitants, la langue française n’est pas la langue maternelle. Or, des invitations de dépistage en français non adaptées limitent fortement leur impact.
  • Parfois, la prévention des cancers peut être abordée comme un tabou dans certaines cultures, ou associée à des peurs sur la féminité ou l’intimité.

4. Précarité et priorités du quotidien

  • Ce n’est pas un hasard si les territoires à faibles indices de développement humain participent moins au dépistage : les contraintes financières, la nécessité de travailler à horaires décalés, ou s’occuper de proches fragilisent l’accès à la prévention.
  • Une étude menée par l’INCa (2020) souligne que les personnes appartenant au quartile le plus défavorisé ont une participation au dépistage du cancer colorectal inférieure de 15 points à la moyenne nationale.

5. Difficultés d’accès au système de santé

  • Moins de médecins traitants par habitant dans le 93 qu’ailleurs (CNOM, 2022).
  • Structures de soins parfois saturées et mal réparties sur le territoire.

Freins organisationnels et territoriaux : des obstacles plus larges

Au-delà de l’individu, le contexte local pèse aussi lourd.

1. Offre médicale insuffisante et inégale

  • Un désert médical s’installe dans certaines villes : il y avait en 2023 à peine 6,2 généralistes libéraux pour 10 000 habitants contre 9,8 en Île-de-France (URPS, 2023).
  • Certains territoires urbains du 93 cumulent éloignement des cabinets médicaux et absence de centres d’imagerie de proximité.

2. Mauvaise organisation logistique

  • Envoi de courriers d’invitation parfois mal adressés, non reçus ou non lus, d’autant plus chez les personnes mal logées, sans boîte aux lettres fixe, ou en situation de mobilité.
  • Pas assez de créneaux de rendez-vous accessibles sur des horaires adaptés ou en dehors du temps de travail.

3. Manque de relais de proximité

  • Le tissu associatif est dense, mais tous les bénévoles ne sont pas formés à cette question, ni forcément identifiés comme des acteurs de prévention.
  • Les pharmacies, infirmier·es, sages-femmes, structures d’accueil sont encore trop peu impliqués dans la sensibilisation ou la remise des kits de dépistage.

Freins psychologiques et stigmatisation

La prévention du cancer souffre parfois d’une image négative, voire stigmatisante.

  • Certains pensent encore que le cancer arrive “aux autres” ou qu’il s’agit d’une fatalité sur laquelle on ne peut rien.
  • La peur d’être jugé ou indexé (“si je fais ce test, c’est que je suis à risque”) freine la démarche.
  • Chez une partie des populations précaires, le rapport à la santé est marqué par une certaine défiance institutionnelle.

Comment lever ces freins ? Exemples d’actions concrètes et pistes pour le 93

Derrière un taux de participation se cachent toutes ces réalités. Bonne nouvelle : les leviers pour agir sont multiples et certains ont déjà fait leurs preuves en local.

1. Rendre l’information accessible et adaptée

  • Traduire les supports (flyers, vidéos) dans les principales langues parlées du département (arabe dialectal, turc, portugais, tamoul, etc.).
  • Utiliser la médiation en santé : présence dans les marchés ou structures sociales, intervention de médiateurs interculturels / médiatrices santé formés au dépistage.
  • Privilégier le langage simple, illustré, éviter le jargon médical et s’appuyer sur des témoignages de personnes locales.
  • Informer aussi les plus jeunes adultes pour sensibiliser leur entourage familial.

2. Proposer le dépistage là où les gens vivent

  • Aller vers : bus itinérants de dépistage, actions dans les quartiers lors d’événements locaux.
  • Impliquer les centres sociaux, mairies, associations culturelles ou sportives dans la distribution des kits ou dans la communication.
  • Organiser des journées “hors les murs” pour les frottis cervicaux (cabinets infirmiers, maisons de quartier).

3. Mieux former et inclure les relais de proximité

  • Formations express sur les enjeux du dépistage à destination des pharmacien·nes, infirmier·es libéraux, bénévoles associatifs, travailleurs sociaux.
  • Créer des référents santé dans les quartiers prioritaires, reconnus et identifiés par les habitants.

4. Levée des freins organisationnels

  • Faciliter la prise de rendez-vous : plateformes adaptées, horaires élargis, possibilité de rendez-vous sans ordonnance.
  • Rapprocher les lieux de dépistage des transports en commun et implanter des centres d’imagerie au plus près.
  • Simplification administrative : suppression du besoin de courrier d’invitation pour accéder à une mammographie, remise en main propre des kits de dépistage colorectal en pharmacie.

5. Lutter contre la stigmatisation et renforcer la confiance

  • Développer des campagnes mettant l’accent sur la normalité du dépistage (“C’est pour tout le monde !”).
  • Promouvoir des ambassadeur·rices locaux qui parlent de leur expérience.
  • Créer des espaces de parole anonymes pour exprimer ses craintes et interroger sans jugement.

6. Redonner du temps médical

  • Amplifier le rôle des sages-femmes dans le dépistage du col de l’utérus.
  • Ouvrir plus largement la réalisation des examens à d’autres professionnels de santé (par exemple, accès direct pour la mammographie).
  • Développer les consultations de prévention spécifiques dans les maisons de santé.

Un enjeu collectif pour une santé accessible à toutes et tous

La levée des freins au dépistage organisé dans le 93 est bel et bien un défi, à la croisée de l’individuel, du collectif et du politique. Derrière chaque “non participation”, il y a souvent une multitude de questions, d’obstacles quotidiens, mais aucune fatalité. Grâce à l’engagement des acteurs locaux, à la mobilisation citoyenne et à des adaptations territorialisées, il est possible de renverser la tendance. Plusieurs expérimentations menées localement montrent déjà leur efficacité, à condition d’être écoutées, évaluées, et pérennisées. C’est collectivement, et en faisant confiance à l’intelligence du terrain, que l’accès au dépistage sera vraiment équitable et efficace.

Pour aller plus loin :

En savoir plus à ce sujet :