Entre diversité culturelle et enjeux de santé publique

Seine-Saint-Denis, département marqué par une intense diversité culturelle et sociale, se distingue aussi par des enjeux sanitaires singuliers. Parmi ceux-ci, le risque de cancers digestifs – regroupant principalement les cancers de l’œsophage, de l’estomac, du côlon, du rectum et du foie – interpelle. Les habitudes alimentaires locales, ancrées dans les pratiques communautaires, les choix économiques ainsi que l’offre alimentaire, jouent un rôle central dans la modulation de ce risque. Mais que savons-nous concrètement de l’influence de l’alimentation sur la survenue de ces cancers, et comment la spécificité de ce territoire intervient-elle ?

Décortiquer le lien : alimentation et cancers digestifs

En France, près de 42 000 nouveaux cas de cancers colorectaux sont diagnostiqués chaque année (Santé Publique France, 2023). Ce chiffre en fait le troisième cancer le plus fréquent chez l’homme et le deuxième chez la femme. Au niveau européen, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime que 30 à 50 % des cancers pourraient être évités notamment par la modification de certains facteurs de risque, alimentations comprises.

Les cancers digestifs sont particulièrement sensibles à trois grandes catégories d’aliments :

  • Les aliments riches en fibres (fruits, légumes, céréales complètes), qui jouent un rôle protecteur sur le côlon et le rectum.
  • Les aliments transformés et riches en graisses (charcuteries, plats industriels), dont la consommation excessive augmente le risque.
  • La viande rouge et, en particulier, la viande transformée (saucisses, jambons industriels), qui sont considérées comme probablement, voire certainement cancérogènes (IARC/OMS, 2015).

Le surpoids et l’obésité, largement influencés par l’alimentation, constituent un autre facteur de risque pour les cancers digestifs. Dans les quartiers populaires d’Île-de-France, l’obésité touche 21 % des adultes contre 15 % en moyenne nationale (Baromètre Santé, 2022).

Habitudes alimentaires spécifiques en Seine-Saint-Denis : état des lieux

Les études menées en Seine-Saint-Denis mettent en avant des habitudes alimentaires atypiques en comparaison à la moyenne nationale :

  • Un plus faible recours aux fruits et légumes frais : selon l’Observatoire régional de santé d’Île-de-France (ORS IDF, 2021), moins de 40 % des adultes du département consomment au moins cinq fruits et légumes par jour, loin derrière la moyenne francilienne (52 %).
  • Une consommation plus fréquente d’aliments gras, sucrés ou salés (snacking, fast-food, boissons sucrées), particulièrement chez les jeunes et dans les foyers à faibles revenus : 1 habitant sur 4 déclare consommer des sodas au moins une fois par jour.
  • La présence de traditions culinaires variées (maghrébines, subsahariennes, asiatiques, portugaises, etc.), qui mêlent atouts nutritionnels (utilisation d’épices, plats à base de légumineuses) mais parfois aussi une forte présence d’aliments frits ou salés.

À ces spécificités s’ajoutent l’influence de la précarité alimentaire : selon la CAF (2022), plus de 30 % des habitants sont sous le seuil de pauvreté dans certaines villes du département, ce qui pèse sur la qualité des achats alimentaires.

Facteurs aggravants et leviers protecteurs dans le contexte local

La Seine-Saint-Denis se caractérise par :

  • Une accessibilité variable à l’offre alimentaire : certains quartiers, dits « déserts alimentaires », souffrent d’un manque de commerces proposant des produits frais à prix abordable. Selon le Secours Catholique (2023), près de 17 % des familles déclarent ne pas avoir facilement accès à des fruits et légumes près de chez elles.
  • Le poids du marketing autour des produits ultra-transformés, très présents dans les petits commerces, notamment auprès des enfants et adolescents.
  • Une pratique du jeûne religieux régulier (Ramadan, Carême, etc.), dont l’impact physiologique peut être neutre ou positif si les repas sont équilibrés, mais parfois détérioré par des ruptures alimentaires associées à des excès.

À l’inverse, certains atouts locaux peuvent être soulignés :

  • La pratique traditionnelle du marché, favorisant l’achat de produits frais et de saison, même si leur exploitation reste contrastée selon les quartiers.
  • Les cuisines du monde mettant en avant des légumineuses (lentilles, pois chiches), sources de fibres protectrices.

Impact direct sur le risque de cancers digestifs : que disent les chiffres ?

Plusieurs études nationales ont mis en évidence un lien entre la précarité et l’augmentation du risque de cancers digestifs. Ainsi, selon l’INCa (2019), les cancers colorectaux sont diagnostiqués à un stade plus avancé en Seine-Saint-Denis qu’en moyenne nationale, réduisant ainsi les chances de guérison. L’INSEE signale également une surmortalité prématurée par cancers digestifs de l’ordre de 15 % supérieure à la moyenne francilienne dans le département.

Les populations vivant en secteur urbain défavorisé, en particulier chez les femmes, cumulent des facteurs de risque alimentaires :

  • Fréquence accrue de la « malbouffe » par facilité d’accès ou par contrainte de temps et de budget,
  • Plus faible participation aux programmes de dépistage,
  • Méconnaissance des risques liés à certaines habitudes alimentaires,
  • Moins d’informations sur les bénéfices d’une alimentation diversifiée et équilibrée.

Un autre facteur peu évoqué, mais documenté, est le lien entre taux de syndrômes métaboliques (notamment diabète de type 2, très prévalent en Seine-Saint-Denis selon l’Assurance Maladie) et sur-risque de cancer colorectal (source : Inserm, 2021).

Mieux comprendre pour agir : repères et initiatives locales

Devant ces constats, des réponses existent pour réduire la part de l’alimentation comme facteur de risque.

  • Education nutritionnelle dès le plus jeune âge : l’Éducation Nationale, en partenariat avec l’ARS Île-de-France, développe par exemple des interventions autour du « Programme National Nutrition Santé » dans les écoles de Seine-Saint-Denis, avec ateliers de cuisine, découverte de nouveaux aliments, et sensibilisation aux impacts à long terme des choix alimentaires.
  • Émergence des épiceries sociales et solidaires : ces structures permettent, dans plusieurs villes du département (Aubervilliers, Saint-Denis, Bobigny…) d’accéder à des denrées fraîches à faible coût, accompagnées de conseils culinaires adaptés à toutes les cultures.
  • Mobilisation des professionnels de santé : généralistes, pharmaciens, et infirmiers, de plus en plus formés pour aborder la prévention alimentaire lors des consultations (orientation vers des ateliers, dépistages…).
  • Soutien aux initiatives citoyennes : jardins partagés, collectifs de cuisine, actions anti-gaspillage, autant d’endroits où l’on peut apprendre à cuisiner simplement avec un budget réduit.

Les chiffres sont encourageants : selon un rapport de l’Observatoire des inégalités (2023), la fréquentation des marchés locaux a augmenté de 8 % en trois ans, et 1 habitant sur 5 déclare avoir modifié positivement ses habitudes alimentaires à la suite d’une intervention de prévention.

Des conseils adaptés au territoire pour limiter les risques

Voici quelques recommandations concrètes, faciles à mettre en œuvre en Seine-Saint-Denis :

  • Privilégier, dès que possible, l’achat de fruits et légumes de saison, souvent moins chers sur les marchés ou en AMAP locales.
  • Si le temps ou le budget manquent, préférer les légumineuses (lentilles, pois chiches, haricots secs) : économiques, elles sont riches en fibres protectrices.
  • Réduire progressivement la consommation de produits transformés richement salés ou gras (chips, charcuteries industrielles, biscuits apéritifs…).
  • En cuisine, privilégier la cuisson vapeur, au four ou en tajine, limitant ainsi l’apport en matières grasses.
  • S’inspirer des recettes du monde – souvent présentes dans les familles du département – pour varier les plats : couscous aux légumes, currys, soupes épicées…
  • Réaliser, si possible, une à deux fois par semaine des repas sans viande, autour des légumineuses et des céréales complètes.
  • Utiliser les ressources locales : participer à un atelier cuisine, se renseigner dans son centre social, ou parler des questions de nutrition chez son médecin ou à la pharmacie.

Perspectives : agir ensemble face aux inégalités alimentaires et au risque de cancer

L’alimentation est une porte d’entrée pour agir collectivement sur la santé, avec un impact concret sur le risque de cancers digestifs. En Seine-Saint-Denis, les défis sont réels mais les potentiels de changement sont nombreux : grâce à la mobilisation des acteurs locaux, à l’information partagée et à la valorisation des richesses culinaires du territoire, il est possible d’améliorer durablement la santé digestive.

Les liens entre alimentation, précarité et maladies ne sont pas une fatalité. S’informer, partager des expériences, oser demander de l’aide, c’est commencer à reprendre le pouvoir sur sa santé. Parce qu’en Seine-Saint-Denis comme ailleurs, comprendre les mécanismes du risque de cancer digestif, c’est aussi cultiver l’espoir d’un avenir meilleur pour chacun·e.

Sources : Santé Publique France ; INCa ; Observatoire Régional de Santé IDF ; INSEE ; Secours Catholique ; Assurance Maladie IDF ; INSERM ; Observatoire des inégalités ; OMS/IARC ; CAF France, 2021-2023.

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